Hamburgers, Coca : Warren Buffett donne sa dernière recette

par Félix Baron

Chers membres du Club,

J’ai achevé hier soir L’Anomalie de Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020, dans lequel il fait dire à un de ses personnages milliardaire américain :

« Si l’argent n’était pas autant surestimé, on lui accorderait moins de valeur »

De la part d’un magnat industriel américain, la citation m’a fait immédiatement penser à Warren Buffett. 

Tout a été dit à son sujet, pourtant 98% des investisseurs ne comprennent absolument pas le parcours de cet investisseur de légende. 

Et c’est bien dommage, car depuis 56 ans Warren Buffett donne une leçon d’investissement au monde entier… et gratuitement en plus ! 

Une fois par an, Warren Buffett se prête au jeu de l’écriture et publie une lettre destinée aux investisseurs de BERKSHIRE HATHAWAY– US0846707026, la société d’investissement qu’il dirige. 

L’édition 2021 de sa lettre[1] m’a particulièrement marquée, et en plus elle se lit plus vite que le Goncourt ! 

Surtout, ce qu’on y apprend est à graver dans le marbre : 

« Je reste à ce jour incapable de vous promettre des résultats. Ce que je peux faire, et ce que je fais d’ailleurs, c’est de m’engager à vous traiter comme des associés. »

De la part du meilleur investisseur de tous les temps, cette formule est ahurissante. Mais toute la lettre indique que c’est ce que Warren Buffett a toujours fait, et qu’à 90 ans il voudrait que cette dernière lettre puisse résonner comme son plus précieux héritage.

En lisant entre les lignes, il y a 3 principes flagrants qui ressortent de sa stratégie d’investissement et que je voudrais vous présenter.

Principe n°1 : La même recette depuis 56 ans, Hamburger et Coca

Concrètement :Tout le monde me demande comment j’ai fait. J’essaie de vous faire gagner de l’argent à vous, mes associés avec la même méthode depuis toujours.

En 56 ans la performance de Berkshire Hathaway, le fonds de Warren Buffett s’établit + 2 810 526 % !

Ça paraît extraordinaire.

À côté de cela, la fortune de Warren Buffett ne signifie pas grand-chose. Évaluée à 90 milliards de dollars en février 2020… elle ne valait plus que 60 milliards de dollars le mois suivant. Un an plus tard, en mars 2021 les actions de Warren Buffett valaient 100 milliards de dollars. Elles en vaudront peut-être la moitié lors de la prochaine crise… 

Le principal intéressé s’en moque bien !

D’ailleurs sur les 5 dernières années, la société de Warren Buffett (en bleu) suit exactement la bourse américaine, en un peu moins bien. Le cours de sa société Berkshire Hathaway progresse même moins vite que les valeurs technologiques du Nasdaq !

Mais comme il dit si bien : 

« A court-terme, il n’y a que des illusions »

Car pour lui, c’est sur le long terme qu’on reconnaît les fortunes les plus solides. Et les chiffres vont dans son sens :

Depuis sa création en 1964, le fonds de Warren Buffett a surclassé de très loin les indices boursiers américains de référence.

En suivant la bourse américaine, un ménage aurait gagné au mieux 50 fois sa mise.

Maintenant, imaginez que vous ayez confié 1 000 € en 1964 à cet investisseur discret vivant au fin fond du Nebraska : comme ça, juste pour voir… 

…aujourd’hui, votre fortune s’établirait à 28 106 260 euros !

Encore une fois, ça paraît extraordinaire, mais en fait, ce n’est qu’une performance de 20,1% par an, répétée pendant 56 ans.

C’est là la plus brillante démonstration de la puissance des intérêts composés.

Et c’est la seule chose que propose Warren Buffett à ses actionnaires : un partenariat fructueux sur le très long terme, qu’il réaffirme dans sa lettre :

« Il faut que vous compreniez ma réticence à l’égard de Wall Street et de ses analystes financiers. Chez Berkshire Hathaway, nous avons déjà les investisseurs que nous voulons, et je ne pense pas qu’on puisse les améliorer en les remplaçant. »

La plupart des actionnaires de Warren Buffett sont en effet autour de sa table de très longue date, et partagent sa vision d’investisseurs « associés » sur le long terme. Dans sa lettre, il ironise avec l’interrogation suivante : qui a envie de changer d’amis, de voisins ou de femme tous les 6 mois ?

Ce que Warren Buffett défend, c’est la validité d’un modèle dans le temps. Il croit aux actifs productifs, prend l’exemple de la rentabilité des fermes agricoles et de l’immobilier: 

« La richesse requiert d’avoir de la patience, d’être calme, de savoir se diversifier en minimisant ses coûts. »

Fan de fast-food (il petit déjeune chaque jour chez McDonalds), Warren Buffett prétend avoir trouvé « sa recette » :

« Lorsque vous tenez un restaurant, vous pouvez choisir de servir à vos clients soit des hamburgers et du coca OU BIEN des mets soignés avec de grands vins. Mais vous ne devez jamais passer de l’un à l’autre selon vos humeurs : vos clients doivent manger un repas qui ressemble à votre restaurant »

Il ajoute qu’à Berkshire Hathaway, lui et ses associés servent des hamburgers et du Coca depuis 56 ans, et que ses successeurs ne toucheront pas à la recette.

Très modeste, la recette est pourtant la plus efficace jamais connue : investir dans des affaires que l’on comprend, au meilleur prix, et attendre.

Warren Buffett se moque bien de plaire au marché : la seule chose qu’il souhaite, c’est que les actionnaires qui entrent au capital de sa société viennent y chercher des hamburgers et du Coca.

Principe n°2 – Construire de la valeur sur le long terme

Concrètement : J’habite la même maison depuis 1958 et je change ma Cadillac tous les 10 ans. L’argent que j’ai gagné, je n’ai fait que l’investir.

« Il y a les dividendes que nos entreprises filiales nous reversent, et il y a l’argent qu’elles gardent : ces sommes-là sont ce qu’il y a de plus important. »

Pour Buffett, il est fondamental que les entreprises dont il est actionnaire conservent une part importante de trésorerie pour « créer de la valeur ». En d’autres termes, investir pour construire sur le long terme.

L’argent gagné doit leur servir à étendre leurs activités, à racheter des concurrents, à rembourser la dette et aussi à racheter leurs propres actions.

Il ajoute à cela :

« Ce sont les réserves de trésorerie qui ont propulsé l’économie américaine au sommet tout au long de notre histoire. Ce qui a marché pour Carnegie et Rockefeller a, au fil du temps, fonctionné à merveille pour des millions d’actionnaires. »

Buffett est un capitaliste averti, mais il observe un sens des priorités bien particulier. Il sait qu’en faisant croître la valeur des actionnaires sur le long terme, il gagnera bien plus qu’en percevant de simples dividendes chaque année. 

L’exemple qu’il prend dans sa lettre marque son opposition à la logique court-termiste de Wall Street, à travers ses filiales BNSF (réseau ferroviaire) et BHE (distribution d’énergie).

Ces 2 sociétés représentent un capital immobilisé de 152 milliards de dollars (l’équivalent du PIB de la Bulgarie) ! 

Buffett commence par dire que les meilleures marges viennent des sociétés qui consomment le moins de capital… dans un monde idéal ! Il précise que de telles opportunités sont rares, et qu’elles durent rarement.

Son message aux actionnaires, c’est la fierté qu’il retire d’avoir investi autant d’argent dans ces 2 mastodontes. 

Il précise que BNSF et BHE lui coûteront encore plusieurs dizaines de milliards dans les décennies à venir, et que c’est une bonne nouvelle

Sa société ferroviaire détient 37 000 kilomètres de voies à travers 28 états. Ces rails qui traversent des déserts, des montagnes et subissent les pires inondations nécessitent d’importants investissements d’entretien et de maintenance.

Quant à BHE, « ce n’était pas un secret quand on l’a acheté que des investissements énormes étaient nécessaires sur le réseau ouest-américain ». La société a engagé en 2006 un projet de rénovation pour 18 milliards de dollars, qui sera achevé en 2030.

Le challenge financier semble herculéen, à tel point que bien des pays ont nationalisé leur chemin de fer et leur distribution d’électricité. Aux USA, Buffett déclare même :

« Presque aucune entreprise ni aucune entité du gouvernement n’est financièrement capable d’assumer ces projets. »

Mais Buffett a toujours été convaincu de la valeur intrinsèque de ces réseaux. Voilà exactement à quoi sert l’argent de Warren Buffett : à investir dans des projets de long terme, encore et toujours, surtout quand personne d’autre que lui n’en est capable.

Encore une fois, l’histoire lui donne raison : BNSF et BHE lui ont rapporté au total 41,8 milliards de dollars depuis leur entrée dans son portefeuille. Et malgré ces énormes dividendes, Warren Buffett parvient à maintenir une trésorerie de 2 milliards de dollars pour que BNSF et BHE soient toujours capables d’avancer.

Principe n°3 – Reconnaître ses erreurs pour ne plus les refaire

Concrètement : Il y a 2 grands types d’erreurs, acheter trop cher et trop souvent. Le but est de ne pas commettre les 2 en même temps.

Quand l’investisseur du siècle admet une erreur, le reste du marché devrait écouter.

«PCC est loin d’être ma première erreur de la sorte. Mais c’est une très grosse bourde.»

Warren Buffett raconte dans sa lettre qu’en 2016 il a racheté Precision Castparts, une entreprise du secteur aéronautique, pour 10 milliards d’euros, et qu’il a payé beaucoup trop cher pour cette société.

Ce qui est sidérant, c’est qu’il assume l’entière responsabilité de cette embûche : 

« Personne ne m’a induit en erreur. J’ai mal jugé la capacité de PCC à générer des profits récurrents à court terme. L’année 2020 a été terrible pour le secteur de l’aéronautique et a mis en évidence mon erreur. »

Tout n’est pas à jeter pour autant :

« Avec PCC, nous avons acheté la meilleure société du secteur. Le patron est excellent, et a toute ma confiance pour qu’à long terme, nous obtenions de bons rendements sur le capital investi dans PCC. Le seul problème, c’est que j’ai mal calculé les flux futurs, et du coup, j’ai mal calculé le prix à payer pour cette entreprise. »

Cette nuance est importante car Buffett veut montrer qu’il s’est trompé sur le prix, pas sur le pari futur. Ce qu’il souhaite en parlant de son erreur, c’est mettre en garde ses actionnaires contre ce qu’il appelle les « illusions » de Wall Street.

À Wall Street comme à Paris, et dans n’importe quelle banque : les intermédiaires financiers vivent sur vos investissements. Plus ils sont nombreux et élevés, plus les banquiers, courtiers, traders, etc. s’engraissent sur votre dos d’investisseur.

Et ces intermédiaires sont prêts à entretenir des « illusions d’investissement » pour que les fonds et les actionnaires continuent à faire des transactions. Buffett nous met en garde :

« Wall Street adore les commissions générées par les gros investissements, et la presse adore les histoires enjolivées par Wall Street. Jusqu’à entretenir l’illusion qu’une hausse des prix anormale est acceptable »

Il y a des dizaines de millions d’investisseurs à travers le monde, et Wall Street a bien compris comment en tirer profit. Ces investisseurs trouveront tous les jours, sur tous les marchés des « bons plans », des patrons qui leur diront ce qu’ils veulent entendre, des leaders charismatiques qui les inspirent.

Il y aura chaque jour des experts techniques différents pour leur présenter le futur eldorado, cette fois c’est sûr.

« L’incitation à l’action est permanente (…) Cependant, un investisseur ne doit pas oublier que ses dépenses font les revenus de Wall Street, et que Wall Street ne travaille pas pour des prunes. »

Pensez-y, la prochaine fois que le marché se précipite sur une action, et que vous n’en voyez pas l’intérêt.

Si vous êtes moins patient que Buffett, voyez-le comme un grand-père : on n’a pas toujours envie de l’écouter, mais on sait qu’il a toujours raison.

Et Buffett est aussi capable de sortir des industries de très long terme : Il détient 5,4% d’Apple et il a acheté de l’or pour la première fois en 2020 ! 

Même si sa succession est à l’ordre du jour, j’attends impatiemment l’édition 2022 de sa lettre aux actionnaires !