Cher investisseur,
En 2014, j’ai acheté un drone.
Avec la caméra stabilisée, la télécommande à 2 joysticks et la petite mallette en mousse. 1 200 euros. J’étais fier comme un enfant !

Le week-end dernier, je suis retombé dessus. Ce modèle ne se vend plus, aujourd’hui l’équivalent en mieux (avec l’évitement d’obstacles et la 4K) vaut… 189 euros.
Le drone est presque devenu un consommable. Tout le monde peut en avoir un.
Et c’est exactement ce dont je veux vous parler ici.
Parce que lundi dernier, Goldman Sachs a publié une note qui a fait bondir tout le secteur des robots humanoïdes.

Après avoir estimé leur nombre à 1 million, puis à 2 millions, la banque prévoit que les robots humanoïdes pourraient atteindre 6 millions d’unités vendues par an en 2035.
Si ce n’est pas la naissance d’un marché en forte croissance, ça y ressemble. Ce qui va de pair avec des opportunités.
Mais je crois que 98 % des investisseurs vont en tirer la mauvaise conclusion.
D’abord, le chiffre qui a mis le feu
Goldman Sachs a révisé — très fortement à la hausse — ses prévisions sur le marché des robots humanoïdes.
Jugez plutôt :
- 2026 : de 51 000 à 75 000 unités
- 2030 : de 256 000 à 890 000 unités
- 2035 : de 1,4 million à 6,5 millions d’unités
Soit un marché de 138 milliards de dollars en 2035.
La banque explique que l’« IA physique » progresse plus vite que prévu, et que l’industrie automobile est idéalement placée pour produire ces machines par millions, avec ses chaînes d’assemblage.
Elle dit aussi qu’Amazon pourrait économiser 72 milliards de dollars par an grâce à ces robots.
Autant vous dire que les actions du secteur passeraient de l’enthousiasme à l’euphorie.
A ce sujet, regardez la liste des sociétés que Goldman Sachs cite comme bénéficiaires :
- Côté constructeurs : Tesla, Toyota, Hyundai, Honda, Mitsubishi Motors — avec l’idée que Toyota pourrait capter 3 à 8 % du marché mondial en 2035.
- Côté fournisseurs : JTEKT, Aisin, MinebeaMitsumi, Harmonic Drive, Renesas. Des noms japonais, pour l’essentiel, que vous n’avez jamais vus nulle part.
Et la seule recommandation d’achat faite à l’occasion de cette note, c’est JTEKT. Un équipementier spécialiste des roulements et des systèmes de direction.
Vous avez bien lu : Goldman Sachs publie une prévision spectaculaire sur les robots humanoïdes… et son unique conseil d’achat porte sur un fabricant de roulements à billes.
Si ça vous parait étrange, c’est tout le sujet de cet article.
Et d’ailleurs, permettez-moi de faire un pas de côté.
Ce que la révision vous raconte vraiment
Il y a 1 an et demi, Goldman voyait ce marché à 6 milliards de dollars en 2035.
Puis la banque est passée à 38 milliards. Une multiplication par 6x.
Et maintenant, 138 milliards. Une multiplication par 3,6x supplémentaire.
Faites le calcul : la prévision a été multipliée par 23x en deux ans.
Je vais vous dire ce que j’en pense : Goldman dit ça “au pif”.
Et personne ne sait où sera le marché des robots en 2035.
En revanche, ça va être un marché énorme.
Mais attention : ce n’est pas parce qu’un marché va être énorme qu’on y gagne de l’argent :
- Compagnies aériennes…
- Fabricants de PC…
- Panneaux solaires…
Ils nous rappellent que faire du volume n’est pas faire de la marge.
Je reviens à mon drone
En 2014, il y avait une dizaine de fabricants de drones grand public.
Certains atteignaient des valorisations folles.

Aujourd’hui, il en reste essentiellement un qui compte, il est chinois, et il vend à 189 euros ce qui en valait 1 200 il y a 12 ans.
Regardez maintenant où en sont les robots humanoïdes :
- Sur le premier semestre 2026, environ 97 % des livraisons mondiales d’humanoïdes sont sorties d’usines chinoises — soit 19 100 unités au total.
- Le leader, Unitree, avait livré plus de 5 500 robots dès 2025. Il est entré en Bourse le 19 août dernier, avec une prime de 629 % le jour de l’introduction.
- Et les analystes du secteur anticipent une baisse des coûts de production de 45 % entre 2026 et 2030, grâce aux capteurs et aux actionneurs.
Un objet fabriqué à 97 % dans un seul pays, dont le prix doit baisser de moitié en 4 ans, et dont tout le monde annonce des millions d’unités.
Ça ressemble à une rente de monopole… mais c’est tout le piège.
Les robots sont en voie de “commoditisation”.
« Commoditiser », c’est transformer un produit rare et cher en “commodity” (en anglais : matière première, marchandise banale et interchangeable), où la seule variable de concurrence qui reste est le prix.
C’est arrivé aux drones, aux écrans plats, aux batteries, aux panneaux solaires. Et à chaque fois, les actionnaires des fabricants s’en souviennent.
Ils ont fait du volume, mais pas vraiment de marge.
Alors, si la valeur n’est pas chez le fabricant de robots… où est-elle ?
Piste n°1 : chez celui qui achète le robot
Tout le monde passe à côté du chiffre fondamental de la note Goldman.
Selon la banque, un déploiement massif de robots permettrait à Amazon d’économiser environ 72 milliards de dollars de coûts de service d’ici 2030.
Soit un gain pouvant aller jusqu’à 240 points de base de marge opérationnelle.
+2,4% de marge supplémentaire sur les revenus d’Amazon, c’est 20 milliards de bénéfices en plus pour les actionnaires.
Même logique dans l’automobile : si les constructeurs achètent des humanoïdes entre 20 000 et 60 000 dollars pour couvrir 10 à 50 % de leurs besoins, Goldman calcule 1 à 6 points de marge brute en plus.
Vous voyez le renversement ?
Le robot à 30 000 dollars est un produit banalisé, vendu par un fabricant qui se bat sur les prix contre 15 concurrents chinois. Le profit est quasi-nul.
Mais dans le bilan de celui qui l’achète, ce même robot est une machine à supprimer une ligne de coût récurrente.
La valeur va chez l’acheteur du robot, pas chez le vendeur.
C’est contre-intuitif, et c’est précisément pour ça que c’est intéressant : logistique, e-commerce, entrepôts, assemblage automobile. Voilà où je regarde.
Piste n°2 : chez celui qui fabrique la pièce critique
Un robot humanoïde, c’est un cerveau posé sur une quarantaine de moteurs.
Et ces moteurs ont besoin de composants de précision où l’Asie du Nord et l’Europe (Japon et Allemagne) restent incontournables : actionneurs, réducteurs harmoniques, vis à billes, capteurs de couple.
Ce sont des pièces mécaniques “ennuyeuses”. Personne n’en parle aujourd’hui.
Tout comme les puces Nvidia et la mémoire HBM il y a 4 ans. Personne ne s’y intéressait : objectivement, c’était ennuyeux.
Mais si vous devez produire 890 000 robots par an en 2030, il vous faut 36 millions d’actionneurs de précision. Et là, la file d’attente est réelle.
La demande pour ces pièces mécaniques explosera. Et la valeur boursière de leurs producteurs avec.
Je termine avec le Pape sur des terres rares
J’ai de bonnes raisons de croire qu’en 2035, un robot humanoïde avec 10 ans d’avance technologique pourra exceller dans la plupart des métiers.
Mais sans doute pas devenir pape.
Pour toutes les raisons que vous pouvez imaginer, bien sûr.
Et aussi pour une raison que Goldman Sachs nous donne sans en avoir conscience.
Il s’agit d’aimants et de néodyme, une terre rare.
Un robot humanoïde contient 3,5 à 4 kilos d’aimants permanents (néodyme-fer-bore) de haute performance. Environ 2x fois plus qu’une voiture électrique.
6,5 millions de robots par an × 3,75 kg = près de 24 000 tonnes d’aimants haute performance par an.
Or la production mondiale de ces aimants tourne aujourd’hui autour de 100 000 tonnes.
Donc Goldman suppose que des robots humanoïdes qui n’existaient pas il y a 5 ans absorbent, à eux seuls, un quart de la production mondiale d’aimants.
Et ça, sans un mot sur les voitures électriques, les éoliennes, les disques durs et les systèmes d’armement qui se disputent déjà ces 100 000 tonnes.
Qui va se passer de terres rares ? Personne.
Et le pire : la Chine contrôle environ 90 % de l’extraction et du raffinage de ces terres rares. Un sujet sur lequel elle n’est pas précisément dans la coopération et le libre-échange.
Je récapitule :
- La demande de robots est “occidentale” : les entrepôts d’Amazon, les usines de Stellantis, General Motors, Toyota, de Tesla, de Hyundai.
- L’offre est chinoise : 97 % des robots livrés, 91 % du raffinage, l’essentiel des aimants.
La prévision de Goldman repose sur une hypothèse implicite : que les économies occidentale et chinoise restent branchées l’une à l’autre d’ici 10 ans.
Ce qui semble improbable.
Donc non seulement, le pape ne sera pas un robot.
Mais on n’est même pas sûr d’avoir autant de robots que prévu !
Voilà exactement la situation : il y a une révolution industrielle devant nous. On ne sait pas comment elle sera produite, tellement il y a d’hypothèses contraignantes.
Et c’est ce qui va la contraindre (aimants, pièces détachées) qui drainera la valeur.
Parce qu’on n’arrête pas le progrès !
D’ici là, visez juste et placez bien.

Felix Baron

