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Cher membre du Club,

Regardez cette carte du monde : 

À gauche, les États-Unis brillent comme un immense réseau de neurones : la zone des grandes plaines, saturée de data centers, pulse comme un cerveau. 

Près du golfe du Mexique, des milliers d’antennes, de lignes à haute tension, de serveurs refroidis à l’azote. 

Et sur la côte Est, New York alimente tout ce réseau en capital.

À droite, la Chine rayonne à l’Est d’une lumière différente : celle du contrôle. Ses algorithmes surveillent, classent, orientent. L’intelligence artificielle est un instrument de puissance d’État.

Et entre les deux… votre continent hésite

Les quelques reflets de son industrie semblent bien ternes en comparaison. 

La vieille Europe, pourtant riche d’histoire, d’ingénieurs brillants, de chercheurs de haut niveau, de laboratoires prestigieux… est lente. Fragmentée, régulée jusqu’à la paralysie. 

Elle observe passivement la révolution technologique qui se joue comme un vieil érudit qui a perdu son audace : elle comprend, mais elle craint.

Depuis 2022, chaque sommet politique sur l’avenir économique et technologique entonne le même refrain : “souveraineté numérique”. 

C’est une formule sans réalité – très molle et consensuelle, à l’image des dirigeants européens. Mais à vouloir contenter 27 États en même temps, l’Europe oublie une vérité plus douloureuse : la dépendance

Aujourd’hui, plus de 80% des modèles d’IA utilisés en Europe proviennent des États-Unis. Au niveau professionnel – celui qui peut améliorer la productivité – c’est 90%.

L’infrastructure est à 75% américaine. Et les puces et le matériel sont à 95% taïwanais et américains.

Toutes les entreprises européennes hébergent leurs données sur des clouds américains, Azure (Microsoft), AWS (Amazon), Google Cloud. 

L’Europe est devenue consommatrice d’IA, mais n’en produit presque pas. 

Pourtant, elle fut pionnière. Souvenez-vous : 

  • C’est à Zurich qu’est né Google Research Europe.
  • C’est à Cambridge que DeepMind a formé les premiers cerveaux de l’IA moderne. 
  • C’est à Paris que Yann LeCun, français et ancien Chief AI Scientist chez Meta, a posé les fondations du deep learning.

Yann LeCun revient à Paris en 2026, un peu d’espoir, enfin !

Mais ces talents, formés ici, sont partis là-bas. 

Parce qu’ils y ont trouvé aux USA ce que l’Europe ne leur offrait plus : du capital, de la vitesse, la prise de risque.

Le problème n’est pas le manque de cerveaux, il est plus profond.

Depuis 1957, l’Europe a bâti son économie sur trois piliers : la régulation, la stabilité et le principe de précaution.

Or le développement de l’intelligence artificielle exige tout l’inverse : de l’expérimentation, de la prise de risque, des cycles rapides d’itération. 

Et chaque fois que l’Europe légifère pour encadrer, les États-Unis innovent pour avancer (et l’Asie aussi, mais plus discrètement).

Repensez au “AI Act”, voté à Bruxelles en 2024.

Présenté comme une grande victoire éthique, il impose des règles strictes : transparence des modèles, obligation de documentation, limitation des usages à risque. 

C’est une avancée morale indéniable. Mais l’enfer économique est pavé de bonnes intentions. Pendant que les startups européennes remplissent des formulaires de conformité, les startups américaines lèvent des centaines de milliards de dollars de financement.

Sam Altman, le fondateur d’OpenAI, l’a dit sans détour lors de sa visite à Bruxelles en 2023 : 

Si le cadre devient trop rigide, nous quitterons l’Europe.” 

Son message est glaçant, mais il est logique. Car dans l’économie de l’intelligence, la vitesse bat la vertu. 

Et pourtant…

Sous cette apparente lenteur, une autre Europe bouge. 

Discrète, pragmatique, industrielle. 

Là où les géants américains construisent des empires logiciels, certains acteurs européens bâtissent les fondations physiques de l’IA.

Regardez les Pays-Bas : ASML, le seul fabricant au monde de machines EUV, sans lequel aucune puce IA ne pourrait être gravée. 

Regardez la France : Atos et Eviden, malgré leurs crises, possèdent encore des centres de calcul capables de rivaliser avec les clusters d’Amazon. 

Regardez l’Allemagne : SAP, Siemens, Bosch, trois géants qui intègrent l’IA dans la production, la logistique, l’énergie. 

Et enfin la Suisse, avec ABB, qui équipe la moitié des usines automatisées du monde.

L’Europe n’est peut-être pas à la surface de la révolution, mais elle en détient une partie du sous-sol. 

Et c’est aussi là que peut résider le vrai pouvoir. 

Car l’intelligence artificielle, avant d’être une idée, est une industrie. Elle a besoin d’électricité, de cuivre, de fibres, de béton. 

Et sur ces terrains-là, l’Europe est loin d’être faible. Elle possède EDF, Orano, Schneider Electric, STMicroelectronics, Nokia, Ericsson, Dassault Systèmes. 

Autant de piliers qui pourraient devenir les bâtisseurs de l’économie cognitive européenne.

La France, en particulier, a une carte à jouer… 

D’abord parce qu’elle dispose d’un réseau énergétique unique au monde. 

Ensuite, parce qu’elle a une école de mathématiques qui reste une référence mondiale. 

Et enfin, parce qu’elle a une jeunesse scientifique de haut niveau, avide de créer, souvent frustrée par les lenteurs administratives. 

Depuis 2023, une génération de chercheurs français a commencé à se réapproprier le terrain. 

Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, en est le symbole. Ancien de DeepMind, formé à l’École Polytechnique, puis post-doctorant à l’Ecole Normale Supérieure, il crée à Paris un modèle de langage ouvert, performant, et surtout européen.

En un an, Mistral est devenue la première licorne française de l’IA, valorisée à plus de 12 milliards d’euros. Ses modèles sont utilisés par des entreprises, des ministères, des institutions publiques. Et sa philosophie open source (code informatique accessible à tous), souveraine, européenne, inspire une nouvelle vague de start-ups.

À côté de Mistral, d’autres émergent : 

LightOn, spécialiste du calcul optique. 

Hugging Face, née à Paris avant de s’exporter à New York, devenue la bibliothèque open source la plus utilisée au monde pour entraîner des modèles. 

Owkin, dans la santé, qui collabore avec Sanofi et l’AP-HP pour détecter des biomarqueurs grâce à l’IA. Exotec, dans la robotique logistique. 

Et Aleph Alpha, en Allemagne, qui développe un concurrent direct de GPT-4 pour l’armée et l’administration allemande.

Ces entreprises ne rivalisent pas en taille avec OpenAI ou Google DeepMind, mais elles partagent une même philosophie : celle de “l’IA utile”. 

Il ne s’agit pas de conquête planétaire, ni de promesses démesurées. 

Mais des solutions concrètes, sectorielles, durables. C’est là que réside peut-être la force cachée de l’Europe. 

Pendant que les États-Unis et la Chine s’affrontent dans une course à la domination, l’Europe peut devenir le laboratoire éthique, médical et énergétique de l’intelligence artificielle. 

Elle ne gagnera pas la guerre du modèle, mais elle peut gagner la guerre de l’usage.

Car l’IA n’est pas seulement une question de puissance brute, mais d’intégration. 

Comment la santé publique, l’éducation, la mobilité, l’énergie, peuvent-elles devenir plus efficaces, plus justes, plus accessibles ?

C’est sur ces terrains-là que l’Europe peut faire la différence :

Prenons l’exemple de la santé. 

La France et la Suisse détiennent certaines des plus grandes bases de données médicales publiques du monde. Bien utilisées, elles pourraient devenir un avantage décisif.

Un modèle européen d’IA médicale, fondé sur la prévention et la confidentialité, serait plus crédible qu’un modèle américain centré sur la publicité ou la consommation.

C’est pareil avec l’énergie. 

Avec ses centrales nucléaires, la France pourrait devenir la “batterie” de l’intelligence mondiale. 

Une IA a besoin de puissance stable, verte, bon marché. Ce que la France sait produire mieux que personne.

Parlons de la robotique : l’Allemagne, l’Italie, la Suède, la France maîtrisent la mécanique fine, la précision, la production automatisée.

Le croisement de cette tradition industrielle et de l’IA pourrait créer un avantage unique : une Europe des machines intelligentes, avec un écosystème fiable, exportable et durable.

Mais pour cela, il faut oser changer de mentalité. 

Sortir du réflexe défensif. 

Arrêter de voir l’IA comme un danger, et la voir comme l’opportunité de maîtriser une infrastructure. 

À chaque fois qu’un dirigeant européen dit “il faut encadrer l’IA”, un entrepreneur américain entend “il faut accélérer”. 

Tout simplement parce qu’entre-temps, un concurrent vous aura dépassé. C’est la loi de la technologie.

Mais le langage trahit la posture. 

L’Europe doit redevenir un continent qui construit, pas seulement qui corrige. 

Un continent qui finance ses ingénieurs, pas seulement ses régulateurs. Un continent qui croit en sa capacité à innover, sans attendre la permission de Washington ou la bénédiction de Bruxelles. 

Car l’opportunité est immense :

Le marché européen de l’intelligence artificielle pourrait dépasser 1 810 milliards de dollars d’ici 2030 (source : Faist).

La productivité moyenne des entreprises utilisant l’IA augmente déjà de 20 à 40 %. Et le coût du calcul baisse chaque année de 25 %. 

Dans cette équation, l’Europe a tout pour réussir. Elle a les ingénieurs, l’énergie, la stabilité, les institutions. 

Ce qui lui manque encore, c’est la conviction. 

Celle de croire que l’intelligence n’est pas un luxe américain, mais un bien commun à construire. 

Celle de comprendre que dans la prochaine décennie, les nations qui produiront l’intelligence, au sens littéral du terme, deviendront les superpuissances économiques. 

Et que celles qui se contenteront de la consommer deviendront leurs dépendances.

Nous n’avons plus le luxe d’attendre. 

L’Europe doit cesser d’être une spectatrice de la révolution cognitive. Elle doit assumer d’en devenir un acteur majeur. 

Peut-être pas le plus rapide, il est sans doute trop tard pour cela. Mais peut-être le plus lucide. 

Celui qui choisit d’allier puissance et conscience. 

Car dans un monde où tout s’accélère, la sagesse peut devenir une force. 

Et si l’Europe ne peut pas gagner la course de la vitesse, elle peut gagner celle de la durabilité. 

À condition de faire ce qu’elle sait faire depuis des siècles : penser, bâtir, et transmettre.

Je vous reparle très vite,

D’ici là, visez juste et placez bien

Felix Baron